Modnekeit #4

ladde
Variation sur le projet Sky Ladder par Cai Guo Qiang

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Le sol nous collait aux basques. À considérer la pestilence ambiante et la couleur verdâtre sous nos semelles, je supposais qu’il devait y avoir des algues dans ce mélange de sable et de boue. Mais la mer semblait loin puisque le vent ne se levait pas, puisque l’iode manquait.

C’était vraisemblablement la nuit des absents car même la lune se faisait d’oublier dans ce brouillard épais. Je marchais dans les talons de mon guide, une main sur son épaule, alors que celui-ci s’évertuait à balayer ce paysage crépusculaire de sa lampe de poche.

De temps à autre, il s’arrêtait et m’avertissait sur la présence d’un dénivelé, d’une montée, d’un trou :
– Là, annonçait-il, il va falloir être prudent.
Je l’étais. Surtout que je ne pouvais pas compter sur Modnekeit. Cette anomalie aux lois qui régissent le monde subsistait dans mon ombre et, d’ombre, il y en avait point ou trop rarement.

Au hasard d’un rayon de Lune qui se faufile dans la noirceur opaque, je l’entendais grommeler  :

 ! שמאָק

(Je ne traduirai pas)

! בוּבקעס

(Je ne traduirai pas)

! שלעמיל

(Je ne traduirai pas)

Mais alors que nous étions arrivé à « mi-chemin » selon notre guide – c’est-à-dire nulle part – celui-ci éteignit sa lampe de poche. Il faisait si noir que je ne distinguais pas même mes pieds. J’allais m’insurger, mais le guide ne me laissa pas le temps de râler : il plaça mes mains sur une barre en métal, puis me glissa à l’oreille :
– Montez à cette échelle, il veut vous voir sans cette aberration qui vous traîne dans vos pieds.
– Qui est ça « il »?
– Il m’a dit de vous répondre : « Un triste passé ».
– Je n’ai de passés que de tristes.
– Je suis désolé pour vous.
– Vous m’excuserez donc si je préfère aller autre part.
– Alors, il vous faudra trouver votre chemin seul.
– Je croyais que vous étiez le « résultat imparfait d’une expérience » selon les mots de Modnekeit, et que vous n’existiez justement pour nous indiquer le chemin.
– Tout ceci est vrai, mais faut-il faire quelques nuances. La première d’entre elles tient au fait que je ne suis pas l’expérience de votre hôte.
– C’est vrai qu’il ne me l’a pas confirmé…
– Et la seconde tient une considération relative à l’espace-temps. L’un d’entre eux vous l’expliquera mieux que moi. Mais il importe peu que vous fassiez le chemin ensemble, ou en même temps. Par contre…
– Je comprends ! l’interrompis-je. Allons écouter celui du haut maintenant, on pourra toujours se faire rabrouer par celui du bas plus tard. Du moins… je peux revenir ici ?
– Désolé, mais ça je l’ignore.
J’hésitai une seconde, puis finis par dire à mon interlocuteur :
– Je retomberai bien sur mes pieds !

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Modnekeit #3

399H
Crédit photo : Ryan McGuire.

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Les bras ballants, les yeux vitreux,  le nez pointant sur ses pieds, seule une grimace en forme de dégoût aux commissures des lèvres épargnait à cet inconnu l’air d’être totalement idiot.

– Qui est cette personne au juste ? eus-je fait l’erreur de demander.
– “Personne” serait un peu exagéré le concernant, corrigea Modnekeit…
– Cette “entité”, alors ?
– Là encore, je crains que ce ne soit pas le mot approprié…
– Qu’est-ce qui le serait ? soupirai-je.
– Je ne pense pas que ton vocabulaire comporte le mot adéquat.
– On peut pas l’appeler “bidule”, tout de même ? maugréai-je.
Modnekeit hésita un instant. Il avait cette tentation à la trivialité, mais ne parvenait pas à s’y plier.
– Non, certes… Bien qu’il n’en demeure pas moins un outil.
– Mais un outil pour qui ?
– Là encore, “qui” suggère…
– Donc “quoi” ? interrompis-je Modnekeit, lassé de ces débats sémantiques.
– “Quoi”, c’est encore un peu…
– Alors quoi ? haussai-je la voix.
– “Quoi”, disais-je…
– Qu’est-ce que c’est ?! finis-je par crier, excédé.

L’intéressé leva le doigt, non vraiment comme le premier de la classe qui détient la réponse, mais plutôt comme une cancre qui cherche à faire converger les regards vers lui en démontrant qu’il peut se prêter au jeu.
– Si je puis me permettre…
– Permettez-vous, l’autorisa Modnekeit.
– Vous vous questionnez sur ma nature, mais je constate que la vôtre est plutôt étrange.
Finalement, je me dis que l’inconnu n’était pas si demeuré qu’il en avait l’air, et ce bien que les altérations de mon ombre oscillèrent pour démentir mon constat, aussi certainement qu’un son en vrombit pour affirmer :
– Il n’y a rien de “naturel” en nous !
– Vous êtes bien chipoteur, releva l’inconnu.
– Merci ! lâchai-je.
– On se moque de votre avis ! Vous n’êtes que le résultat imparfait d’une expérience !
– Ton expérience ? demandai-je à Modnekeit, mais celui-ci ne daigna pas me répondre.
– Certes, acquiesça l’inconnu. Mais si je puis me permettre, un humain est le résultat imparfait d’une expérience que peut-être l’amour.
Finalement, Modnekeit céda à la trivialité :
– Tu n’existes pas crétin, sauf pour m’indiquer où je dois aller ! Alors, l’amour, il passe son chemin….

Modnekeit #2

mod2

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– Maestro ! Musique…

Dé-coup-er, les jambes et les bras
Con-cas-ser, le crâne et les os
La-cé-rer, les yeux et la peau
On mas-sacr-e toujours avec joie

Modnekeit chantait à tue-tête, sautant à cloche-pieds dans mon ombres et balançant ses bras au milieu des silhouettes qui jonchaient le sol.

Transpercées, démembrées, morcelées façon “puzzle” ou réduites en cendres, je ne parvenais pas à m’émouvoir pour les victimes. Peut-être parce que je suis mort moi-même ? Peut-être parce que les soldats me sont toujours apparus comme de funestes pantins dont la vie s’anime ou le trépas se perd dans les fils d’un décor plus macabre que le mien ?

En parlant de décor, celui-ci me faisait  penser à un marais où l’hémoglobine appartenait tant et si bien à l’écosystème qu’elle imprégnait la terre jusqu’à lui donner une couleur légèrement pourpre. Si l’odeur ferreuse du sang s’échappait à chacun de nos pas, celle laissée par les machines de guerre plombait d’un relent âcre l’atmosphère devenue  irrespirable.

– Nous y voici  ! s’exclama Modnekeit devant un monstre d’acier.

Si le char était tout ce qu’il y a de plus fonctionnel, la peinture griffée par des balles, carbonisée par un début d’incendie, en disait long sur l’intensité des combats. Sur son flanc droit, juste au-dessus de la chenille, dégoulinait ce qui ressemblait à un humain ; le visage en moins.

– Et nous voici où exactement ? questionnai-je.
– Là où ta vengeance débute et où ma quête commence.
– Et lui ?
– Lui… Disons que notre ami à la gueule arrachée est une expérience qui s’est mal déroulée. Pas besoin de t’en parler maintenant, c’est mon destin de devoir éternellement me justifier pour cette petite erreur d’appréciation.
– «Erreur d’appréciation» ?
– Oui… La sagesse veut que l’on apprenne de ses erreurs.

Modnekeit désigna une ondulation dans la fumée. Quelqu’un, quelque chose, se frayait un chemin parmi les émanations de la guerre.

– Et justement, reprit-il, en voici une parfaite occasion.

Modnekeit #1

Poisson

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Nomen est omen (Le nom est présage)
Locution latine.

Lorsque j’ai posé mon regard sur lui, il avait ces ornières noires et vitreuses où il se reflétait l’image immobile du pire. J’étais mort. Du moins, proche de l’être.

– Je regrette déjà de t’avoir invoqué,  ai-je murmuré.
– Me vois-tu humain ?
– À mon grand regret…
– Attention à tes paroles ! Je pourrais être ton Dieu…
– Dieu aurait-il besoin de m’en avertir ?
Il se tut, réfléchit un moment et admit:
– Bon point…
– Sache que tu n’es pas la seule Modnekeit (מאָדנעקייַט) qui ait croisé mon destin…
img2– Et quel est ton nom de celui qui a survécu à un de mes semblables ?
– Ai-je survécu ? Vraiment ? Je suis entrain de mourir !
– Certes…
– Pourquoi t’embarrasserais-tu du nom d’un futur cadavre ? Ton espèce ne peut pas me foutre la paix…
– Exactement pour la même raison que tu cherches à tromper la mort.
– Donc tu veux me posséder ?
– Posséder n’est pas exactement le terme… “Altérer ton existence” est plus approprié.
– Et qu’est-ce que cette altération provoque ?
– Tu ne meurs pas et je coexiste avec toi, dans ton ombre. Tes mouvements n’en seront guère entravés.
– Il faut que je me venge !
– Tu seras vengé.
– Il faut que nous la protégions !
– Nous y veillerons.
– Il faut…
– Je ferai ce que tu veux humain. Que je subsiste dans ta réalité peut bien coûter les quelques vies que je prendrais ou celles que j’épargnerai. Donne-moi ton nom afin que l’on puisse procéder.
– Eli Klum, ai-je lâché dans un soupir.
– Ironique ! a-t-il ricané.
– Comme un juif allemand, je suppose…

Modnekeit poursuivit son ricanement jusqu’à ce que ma réalité s’épuise, jusqu’à la réalité s’évade. Tout ne fut plus que déliquescence…