Domesticated swamp

Domesticatedswamp_by_BennyWissembourg

L’Isle-aux-Coudres, Québec (2016)

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Modnekeit #8

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Le sol sous mes pieds se mit à craqueler, formant autant de morceaux épars qui virvoltèrent lentement, comme au ralenti, niant la gravité. Les murs dans leur laideur monochromique se délavèrent, s’effritant à une vitesse comparable avec le plancher.

– Et moi qui vous croyez experte pour créer des dimensions altérées docteur Ozraf ! dis-je à l’adresse de Sophia.
– Si je l’avais pas été docteur Klum, vos chevilles seraient probablement à plusieurs dizaines de mètres au sol malgré qu’elles soient gonflées comme des ballons.
– Est-de la chance ?
– De la chance ? La dimension tient et je n’en ai pas fini avec toi, aussi ne te formalise pour si peu. C’est…
– C’est la Modnekeit ?
– À toi de me dire Éli ? Qui détruirait un monde…
– Un «monde» ? Aurais-tu le complexe du démiurge ?
– Cesse de m’interrompre ! Je te rappelle que ta personnalité est en partie responsable de notre divorce…
– … de même que ton manque d’humour !
– Bordel !

Elle est tout de suite plus mignonne lorsqu’elle se met en colère. Ses pommettes rougissent aussi vite que ses yeux s’humidifient, ses lèvres se gonflent et sa voix passe aux aiguës… Elle a d’ailleurs cette tendance à fermer ses petits poids et à les agiter très vite devant elle, comme si elle rossait qui lui ferait remarqué qu’elle ressemble à une petite fille. Une petite fille quelque peu espiègle, tant elle prend un malin plaisir à enfermer ses ennemis dans une dimension parallèle et les supplicier éternellement. Mais plus que le courroux de la déesse de cette dimension précaire, je redoutais qu’une autre entité ait profité que je perde momentané mon ombre pour mettre à l’oeuvre ses obscurs desseins.

– Quant à détruire…
– Tu ne t’arrêtes jamais ?
– Malgré les déductions d’Einstein et Rosen, les univers ne sont reliés à l’espace-temps. Comme je m’évertue à te le répéter depuis que je te connais, on ne peut pas « détruire » le monde qu’au sein de celui-ci puisque toute destruction de matière suppose l’espace et le temps, sans quoi le monde en question serait indestructible et éternel par nature.
– Il faut être reconnu dans ce monde ! s’alarma Sophia, comprenant enfin où je m’en allais.
– Pas toujours, pas nécessairement… Notre agresseur peut être soit à l’extérieur et tente de l’annuler. Soit…
– Soit ?
– Soit, il l’a reproduit et créer une infinité de ponts afin de le découdre.
– Tu insinues que…
– … que je crains que ce soit mon vieil ami, celui qui a fait de moi ce que je suis.

Modnekeit #7

Bilboquet Reunion

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C’était un de ces jours de printemps où des trompes d’eaux irriguent le paysage laissé dénudé par l’hiver. Sophia et moi marchions déjà depuis un bon moment déjà, en silence puisque nous n’avions rien à dire.

Cette marche ne se destinait pas à combler l’ennui de quelques pas. En effet, nous avions pris cette habitude de nous promener dans le quartier, tous les soirs après dîner. L’heure, l’itinéraire, la durée de l’effort … tout cela importait peu tant que nous nous transportions pour quelques instants loin de notre réalité quotidienne, routinière. À ce moment – et à ce moment uniquement – nous abordions cet épisode qui fit basculé notre vie. Le reste du temps, nous n’en parlions pas puisqu’il fallait bien continuer à vivre.

Le chat qu’elle aperçut, blessé, agonisant, n’avait justement plus pour très longtemps. Elle accourut vers la pauvre créature, dressant son parapluie à l’encontre qu’un abruti  qui s’apprêtait à lui marcher dessus.

–  Ce n’est qu’un chat ! rétorqua-t-il aux insultes de Sophia.
– Dégage ! lui asséna-t-elle.

L’inconnu disparaissant, elle lâcha son parapluie et se mit à pleurer en caressant le corps mutilé de l’animal. Plus qu’à la vue de ses blessures sanguinolente, mon cœur se resserra lorsque Sophia se retourna vers moi. Ses grands yeux noisettes humectés, ses mèches de cheveux qui débordaient de son chapeau et qui avait d’être raides faute de la pluie, ses bottes en plastique et son ciré jaune lui donnaient l’air d’un gamine triste.

– Je … je sais … je sais que ce n’est pas le sujet… Mais pour combien de temps a-t-il encore à vivre, me demanda-t-elle ?
– Deux heures, lui rétorquai-je.
– S’il te plaît, fais quelque chose… Et ne me dit pas comme l’autre connard : « ce n’est qu’un chat ! » Ce n’est pas qu’un chat, c’est…

Je n’avais pas besoin d’entendre son argumentaire. Nous venions de perdre un enfant.
– Sophia… chat ou non, il y aura des conséquences.
– Fais le !
Je venais de perdre un enfant, alors je m’exécutai sans le moindre discernement.

Mais vingt-cinq après, je devais faire face à ma propre tristesse. Aussi, avouai-je à Sophia :
– Tu sais, quand j’ai ressuscité Bilboquet.
– De quoi parles-tu Éli ?
– De Bilboquet…  le chat que tu as trouvé à proximité de l’horloge astronomique.
– Je sais qui est Bilboquet, mais ne change pas de sujet ! Je…
– «Ressusciter» n’est pas vraiment le mot adéquat, puisqu’il s’agit plutôt d’un migration spirique. On ne ressuscite pas un chat, on crée plutôt «la possibilité d’un chat».
– Quoi ?
– Sophia, je…
– Qu’est-ce que tu veux me dire à la fin ?
– Je suis une aberration comme Bilboquet.