Rendez-vous with a big yellow bird

5

New-York, USA (2017)

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Modnekeit #5

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Un carré de soi comme seule couverture glissait de ses jambes, laissant découvrir ses cuisses. Son corps s’enlisait sur le divan, lequel épousait toutes ses courbes à galber sa poitrine, laquelle pointait sous ce drap de presque rien. Ses cheveux longs, d’un noir ébène, ondulaient sur ses épaules dénudées. Les yeux plissés et humides, la bouche entre-ouverte, elle venait de se réveiller.

– Un «triste passé» ? fis-je en pouffant.
– Oui ! Comment mieux définir ta femme ?
– Ma femme ? Je me souviens avoir divorcé.
– Éli, Éli, Éli… répéta-t-elle tout en nouant son carré autour de la gorge. Que t’ai-je dit lors de notre nuit de noces ?
– Qu’on meurt, mais qu’on ne te quitte jamais.
– Précisément… Où en es-tu avec tout cela ?
– Le monde ne veut pas me laisser mourir, par contre je t’ai bel et bien quitté…
– Un instant !

Elle ramassa ses talons au pied du sofa, prit le temps pour arranger sa coiffure, soin de son maquillage, puis se leva en m’invitant à la suivre dans ce décor uniformément gris. Ça ressemblait à un long couloir sans fenêtre, sans rien d’autre qu’un horizon aussi vide que maussade.

– Tu fais toujours les choses à l’envers mon pauvre Éli…
– C’est ce que me disait ma mère.
– Elle va bien ?
– Elle est morte dans mes bras…
– De vieillesse ? J’ai l’impression qu’elle était super vieille !
– Vieille ? En comparaison de quoi ? De toi ?
– Sois un peu sérieux Éli…
– Elle est morte à Majdanek ! soupirai-je.
– Mon pauvre, tu es né juif au mauvais moment.
–  Y a-t-il eu un bon moment pour naître juif ?

S’arrêtant tout de go, au point que je manquai de la bousculer, elle se mit à réfléchir  :

– Je crains que tu marques un point. Mais reparlons plutôt de ta mort à toi…
– Oui, parlons-en… Pourquoi j’ai comme la sensation que tu es responsable de ce truc qui grouille dans mon ombre ?
– Éli, je ne peux pas toujours être tenue pour responsable de ton destin…

Ces prix littéraires que je ne lirai jamais

 

J’ai une théorie : les prix littéraires sont un instrument employé par les reptiliens à toute fin de propagande…

… sinon je m’explique mal les critères d’attribution ! On me répliquera : «les prix littéraires c’est une économie, c’est du copinage, c’est…». Je tiens à couper court à toutes polémiques puisque j’ai l’espoir – un jour – d’appartenir à cette légion d’auteurs anonymes, connus et reconnus seulement par leurs éditeurs et par un stock d’invendus.

Dès lors, je ne m’autoriserai pas à critiquer frontalement les prix littéraires, tout juste à faire remarquer qu’il y a bien peu de place accorder à la fiction. Je ne parle pas ici d’autofiction (puisque romancer sa vie sur trois cent pages tient davantage du narcissisme que de la littérature), mais bien de ces histoires qui font appel à un minimum d’imagination. Vous savez … ce truc qui exige d’être créatif !

Bref, cette année je me suis fendu d’un tweet :

bw

Aussi, je réitère : il y a bien que le Rondeau qui me semble digne d’intérêt en fonction de mes petits critères bien à moi… Toutefois, il me faut corriger cette assertion pour faire deux constats.

Primo, il existe des dizaines de prix littéraires en France et les quelques uns ici cités ne sont pas représentatifs de l’état de la littérature hexagonale (et encore moins de la littérature francophone). Ils témoignent davantage de la tendance insufflée par les éditeurs parisiens, devenus ou restés mainstream. La méconnaissance de ces prix par le grand public en dit long sur la collusion entre les grands éditeurs, les médias, les salons littéraires et autres relais d’opinions. Mais aussi, sur le conformisme des auteurs hexagonaux…

Secundo, la littérature est depuis longtemps mondialisée et la France traduit beaucoup. Je ne lirai peut-être pas cette année un lauréat français, mais j’ai plus d’espoir de lire le prix Nobel, le Georg-Büchner-Preis ou le National Book Award.

Modnekeit #4

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Variation sur le projet Sky Ladder par Cai Guo Qiang

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Le sol nous collait aux basques. À considérer la pestilence ambiante et la couleur verdâtre sous nos semelles, je supposais qu’il devait y avoir des algues dans ce mélange de sable et de boue. Mais la mer semblait loin puisque le vent ne se levait pas, puisque l’iode manquait.

C’était vraisemblablement la nuit des absents car même la lune se faisait d’oublier dans ce brouillard épais. Je marchais dans les talons de mon guide, une main sur son épaule, alors que celui-ci s’évertuait à balayer ce paysage crépusculaire de sa lampe de poche.

De temps à autre, il s’arrêtait et m’avertissait sur la présence d’un dénivelé, d’une montée, d’un trou :
– Là, annonçait-il, il va falloir être prudent.
Je l’étais. Surtout que je ne pouvais pas compter sur Modnekeit. Cette anomalie aux lois qui régissent le monde subsistait dans mon ombre et, d’ombre, il y en avait point ou trop rarement.

Au hasard d’un rayon de Lune qui se faufile dans la noirceur opaque, je l’entendais grommeler  :

 ! שמאָק

(Je ne traduirai pas)

! בוּבקעס

(Je ne traduirai pas)

! שלעמיל

(Je ne traduirai pas)

Mais alors que nous étions arrivé à « mi-chemin » selon notre guide – c’est-à-dire nulle part – celui-ci éteignit sa lampe de poche. Il faisait si noir que je ne distinguais pas même mes pieds. J’allais m’insurger, mais le guide ne me laissa pas le temps de râler : il plaça mes mains sur une barre en métal, puis me glissa à l’oreille :
– Montez à cette échelle, il veut vous voir sans cette aberration qui vous traîne dans vos pieds.
– Qui est ça « il »?
– Il m’a dit de vous répondre : « Un triste passé ».
– Je n’ai de passés que de tristes.
– Je suis désolé pour vous.
– Vous m’excuserez donc si je préfère aller autre part.
– Alors, il vous faudra trouver votre chemin seul.
– Je croyais que vous étiez le « résultat imparfait d’une expérience » selon les mots de Modnekeit, et que vous n’existiez justement pour nous indiquer le chemin.
– Tout ceci est vrai, mais faut-il faire quelques nuances. La première d’entre elles tient au fait que je ne suis pas l’expérience de votre hôte.
– C’est vrai qu’il ne me l’a pas confirmé…
– Et la seconde tient une considération relative à l’espace-temps. L’un d’entre eux vous l’expliquera mieux que moi. Mais il importe peu que vous fassiez le chemin ensemble, ou en même temps. Par contre…
– Je comprends ! l’interrompis-je. Allons écouter celui du haut maintenant, on pourra toujours se faire rabrouer par celui du bas plus tard. Du moins… je peux revenir ici ?
– Désolé, mais ça je l’ignore.
J’hésitai une seconde, puis finis par dire à mon interlocuteur :
– Je retomberai bien sur mes pieds !

Les intellectuels, ça n’existe pas

 

J’ai une théorie : malgré mon doctorat, je ne peux pas être un intellectuel car les intellectuels ça n’existe pas.

N’abordons pas le cas de ceux qui se sont dissimulés sous cette étiquette pour leurs petits intérêts bien sentis : la gloriole, le fric ou le sexe, ni le cas de ceux qui – l’âge faisant ou le défaut de notoriété les y contraignant – sortent par moment une connerie. Non, ne parlons que ceux qui semblent intègres, sincères dans leur « rôle » d’intellectuel. Mais, d’intellectuels, le sont-ils vraiment ?

Parce qu’à les lire, à les entendre, à les voir, j’ai cette impression de suivre les débats d’une caste (au sens anthropologique du terme : un groupe social spécialisé, dont l’organisation est hiérarchisée, héréditaire et endogame). Dans celle-ci, la controverse est la rémunération principale. Pour l’alimenter, on ne cherche pas la nuance, donc on divise le groupe en deux rôles bien déterminés : l’intellectuel de gauche et l’intellectuel de droite.

Sauf que, s’émouvoir de toutes les causes possibles qui concourent d’une petite quête narcissique, la défense ou le rejet d’un progrès largement invocatoire puisqu’il n’est jamais défini, un propos tenu sans aucune forme de scientificité qui s’exaspère à des prédicats contestables comme le vrai contre le faux, le bien face au mal, le juste ou l’injuste… Bref, c’est un peu comme si la caste des prêtres ne trouvaient plus de débouchés depuis la sécularisation de la société et s’était reconverti dans l’intellectualisme.

Face à ces moralisateurs professionnels, que valent donc mon approche scientifique, la radicalité de ma pensée et mon cynisme ?