Modnekeit #11

handUne odeur de café, la main gauche d’un homme, son alliance, deux lettres qu’il presse sur un clavier : H. Y. Une partie d’un mot ? Des initiales ? Je n’en sais rien… Je n’en sais toujours rien. Il ne me reste que des déductions à des questions qui ne trouveront jamais de réponses et ces seules images de ce que j’imagine être celle de ma vie passée, de ma vie réelle.

– Puis-je te déranger ? me demande le Batelier, me sortant ainsi de ma rêverie.
– Que me veux-tu ?
– Plutôt que tu t’enlises sur la berge, il y a cette île au centre de la rivière, au plus près de la source. Il y converge toute la tristesse des mondes. Les âmes esseulées qui s’aventurent sur ce lieu de désolation ne trouvent aucune réponse à la leur, mais l’île anéantit les questions qu’elles se posent.
– À quoi bon que je traîne jusqu’à là si j’ignore la raison qui m’y conduit ?
– Au moins tu ne souffriras plus…
– Je ne crains pas la souffrance puisqu’elle fait partie de la vie, je crains par contre découvrir un jour qu’elle est dépourvue de sens.
– Humain, te rends-tu compte de l’absurdité de ta phrase ? Nul n’a jamais trouvé ici une quelconque réponse à cette question. Tu vas disparaître un jour, mais ce après que ton esprit ait expérimenté sa vacuité. Lorsqu’il sera à ce point tourmenté, tu te prosterneras au bord de la rive en me suppliant de t’emmener sur l’île. Sauf que je suis une entité d’un seul passage, et le tien expire au moment même où le lampion de ma barque disparaît sur le fleuve. D’ailleurs, ce fleuve n’est pas fait d’eau, mais des âmes qui espèrent comme toi atteindre des territoires submergés.
– Tu mens, puisqu’il existe un être qui a fait plusieurs fois le voyage.

J’ignore encore à ce jour pourquoi j’ai répondu cela au Batelier. Certainement la réminiscence d’un passé, peut-être du mien, peut-être une histoire que l’on m’a raconté…  Je ne saurai dire, puisque l’amnésie m’a fait oublié qui j’étais.

– Je ne mens jamais, humain. Je suis au-delà des concepts de mensonge et de vérité. Par contre, et si je crois volontiers en ton amnésie, il y a quelque chose en toi qui te ment. Si je pouvais sonder ton âme…
– Que d’incessant bavardages ! Amène-moi à lui !

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Là où le fleuve

La pluie perle à perdre mes repères
et je vois la ville qui divague aux environs.
Elle est floue comme si je ne l’avais écumée.
La brume voile mes jours, disperse mes nuits.
Déjà j’en perds le nom alors j’y vis.
Moi qui ai pourtant la mémoire de l’inepte,
je n’ai souvenir d’où se bercent mes songes.
Ici n’est qu’une étape sur un chemin entravé,
là où précisément se rétrécit le fleuve,
là où se prolonge inopinément les saisons,
à la lisière boréale, à la frontière de l’ennui.

Recueil : Hasards en Misanthropie

Modnekeit #10

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Photo par Benny Wissembourg

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Dans mon plus lointain souvenir, j’entends une cloche raisonner dans la nuit.

Sur les réverbérations obscures de l’eau, je vois un lampion qui éclaire difficilement une barque. Tandis qu’elle progresse depuis les ténèbres, j’attends sur le rivage. Il n’y a rien d’autres que des textures dans la nuit, des variations de noir qui cisaillent le néant et me font croire à un quai. Sans certitude aucune…  De toute façon, je ne cherche pas à savoir : j’attends. J’attends puisque je me souviens de rien, pas même de ce qui m’a conduit là, de la raison pour laquelle j’attends.

Et alors que la barque arrive à proximité, je crie dans une langue qui n’est pas la mienne quelque chose comme :
– C’est toi qui réponds au nom de Khumut-Tabal ?
– Où dois-tu rendre ? répond l’ombre perchée sur le gouvernail de la barque d’une voix caverneuse
– C’est toi ou ce n’est pas toi ?
– On me prête bien des noms dont celui-ci. Je lui préfère toutefois le nom de Batelier puisqu’il est moins connoté. Maintenant, où souhaite-tu aller ?
– Je l’ignore… Je présume qu’il faudrait déjà que je sache qui je suis avant que je sache où aller.

Le Batelier marque un silence, puis déglutit cette évidence qui m’avait échappée :
– Tu es mort. Ton décès a du être si brutal que tu en as perdu la mémoire.
– Que puis-je faire pour la retrouver ?
– Tu ne peux rien y faire. Elle n’est qu’un résidu de ta vie d’antan qui aurait fini toute façon par disparaître.
– Comment cela ?
– L’âme est un écho. Quand la vie prend fin, elle résonne jusqu’ici, jusqu’à l’horizon des mondes. Mais elle perd en intensité à mesure du temps, et disparaît irrémédiablement.
– Alors pourquoi aller quelque part si c’est en vain ?
– Exactement pour la même raison que vous vivez.
– C’est-à-dire ? m’obstine-je.
– Demandes-tu au chemin pourquoi tu l’empruntes ? Je te transporte quelque part, je suis au-delà de ces questions.
– Es-tu un Dieu ?
– Pire que ça…
– Un démon ?
– Non, une aberration.

Kafka au Québec #1 – Le pays où tout était extraordinaire

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Par malheur ou par accident, vous avez peut-être rencontré une de ces personnes qui ponctuent ses phrases de «super», voire de «amazing» si cette dernière baragouine en franglais. Entre deux gloussements : « (…) c’était une super soirée…» ; « (…) ouais, New-York, c’est juste amazing» ; vous vous demandez probablement pourquoi ce genre d’individus franchement insignifiants se plaît à décrire une vie – leur vie – qui l’est tout autant par ce florilège ininterrompu d’adverbes.

Pis, cette même personne aime à se décrire comme plus belle que l’esthétisme, plus moderne que le contemporain, chef de file dans une multitude de secteurs, révolutionnaire par sa seule présence … mieux, tout ce qu’elle touche, tout ce qu’elle entreprend, tout à ce dont elle aspire, tout devient – par son intermédiaire – extraordinaire puisque narrer ainsi.

Avec la migraine subséquente à l’écoute prolongée de ce genre d’inepties, vous pouvez vous dire que vous avez été à quelques mètres d’un spécimen pas si rare de mégalomane, certainement en pleine masturbation de son ego. Sauf que non, en fait vous êtes tout simplement au Québec et c’est là, la manière normale de communiquer.

J’exagère ?

Prenons un exemple au hasard… Disons que la ville de Québec décide de construire une ligne de tramway. Si vous l’ignorez, il existait un réseau de tramway à Montréal et il en existe encore un à Toronto, fonctionnel depuis 1861.

Pourtant, la ville de Québec estime que ce projet est d’une rare modernité.

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En plus de cette modernité quelque peu anachronique, il y a les élucubrations du Premier ministre :

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Donc, Québec embarque avec 150 ans de retard. Malgré cela, son premier ministre estime que la Belle-Province va devenir un « leader » dans le « transport moderne » puisque sa capitale sera montée sur des rails.

C’est certain que la modernité est un concept quelque peu subjectif, et qu’on pourra toujours opposer le temps biographique au temps technologique. Soit. Mais alors qu’on parle de voitures autonomes, que se développent les trains à suspensions magnétiques, qu’il a les premiers tests d’asphalte à nanoparticules qui peuvent empêcher que les routes soient enneigées ; on construit un tramway qui – attention – est relié au système bus en temps réel. Maintenant, je m’interroge : pourquoi on ne compte pas parmi les leaders incontestés des transports modernes ces précurseurs que sont la République Tchèque puisqu’il y a un tramway à Prague et le Portugal grâce à son tramway à Lisbonne ?

Trêve d’ironie. Ce n’était là qu’un exemple parmi des centaines d’autres, mais soyez certains que les ruines d’une cahute quelque part au milieu de nulle part sera désignée très officiellement comme «la preuve de l’extraordinaire aventure des canadiens-français», qu’un vulgaire plagiat de Picasso sans autre originalité que d’être Québécois est « le plus grand peintre de l’Amérique française », que trois entreprises de haute-technologie qui délocalisent à Montréal une centaine de leurs salariés pour bénéficier d’abattements fiscaux forment «un pôle mondial d’excellence et d’innovation» en intelligence artificielle. Maintenant, je rétorquerai bien qu’il n’y a pas de patrimoine autre que politisée car l’utilitarisme prime sur toute autre considération, qu’il n’y a aucune école artistique locale puisque c’est le règne du mainstream et que l’intelligence artificielle pourquoi pas mais … le haut-débit accessibles et des sites fonctionnels ici, c’est déjà la science-fiction !

Alors, à quoi peuvent bien servir ce débordement de superlatifs ? Essentiellement, à nourrir cette fiction qui, grâce à l’auto-congratulation, la croyance d’être différent et pas mal de méthode Coué, consiste à croire en la destinée manifeste du Québec alors que la Province devient de plus en plus «ordinaire», voire périphérique, en Amérique du Nord.

Bienvenue au Québec amis de la raison.

Kafka au Québec #0 – Avant-Propos

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Alors que je débute cette chronique, un doute m’envahit : devrais-je lui choisir un autre titre ?

Puisque l’idée parcourt un moment mon esprit, je m’essaye à des tournures peut-être plus accessibles, un peu moins irrévérencieuses ou péjoratives… Sauf que le conformisme des subjugués n’inspire pas, tout comme les courbatures de l’esprit, les détours intellectuels et les nuances lexicales employés par ceux terrifiés d’outrepasser le tabou ne m’inspire plus. Sincèrement, je suis las de parlementer avec moi-même, tout ça pour plaire à la morale des uns, pour sied à la peur des autres.

Le Québec est un pays (cette affirmation fera plaisir à certains lecteurs) que je trouve kafkaïen.

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Définition du CNRTL

De ce constat, renforcé par l’expérience quotidienne de l’absurdité de ce coin d’Amérique dans lequel je me suis perdu, j’en suis venu à ressentir une forme d’aversion. Une aversion que j’ai contenu pendant des années, mais que je contenais de plus en plus difficilement pour une panoplie de raisons que j’exposerai ici progressivement.

À cette douce exaspération de l’environnement qui m’entoure, j’entends déjà les esprits subtiles, perspicaces, m’interloquer avec l’élégance  : « Si t’es pas content ostie , tasse-toi d’icitte ! ». Puisqu’un départ n’est pas une fuite en avant,  pensez bien que je travaille à quitter votre paradis terrestre. J’espère sincèrement partir d’ici un à deux ans, mais je sais pertinemment que la vie quotidienne à cette faculté d’allonger le temps qui nous semble déjà arrêté. Donc j’attends.

Interlude

Mais dans cet intervalle plus ou mois long, j’aimerai laissé de ma présence en ces terres boréales le témoignage d’une rencontre qui ne s’est produite et ne se déroulera probablement jamais. Ce témoignage n’a d’autre ambition que de partager avec celles et ceux qui – comme moi – se sentent étrangers au Québec malgré une intégration plus ou moins réussie.

Il va sans dire qu’un témoignage se constitue de mes expériences et de mes observations. Il ne saurait constituer de vérité, exceptée la mienne et celle que je partage éventuellement – et peut-être à différents niveaux –  avec celles et ceux qui s’y reconnaîtront. Pour les autres, il vous faudra accepter de lire un propos qui peut être critique.

À propos de critique, sachez que je ne me suis pas baigné dans un arc-en-ciel depuis des lustres ; que je ne mange pas de licorne au dîner, c’est pêcher ! ; que je suis allergique à la morale et que je ne compte pas me soigner ; que j’ai cessé de vouloir être autre chose depuis que j’ai compris que je ne serai jamais un super sayan ; mais, par contre, tout propos argumenté a minima et passablement bien écrit sera publié dans les commentaires.

 

Modnekeit – Épisodes de l’arc 1

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Édito

L’épisode 9 signe la fin du premier arc de Modnekeit. J’ai débuté ce roman en ligne il y a déjà plusieurs mois, pour tester quelques idées comme pour me distraire de mon roman principal. Puisque je prends du plaisir à écrire cette histoire, celle-ci est loin d’être terminée.

Quoi qu’il en soit, ce premier arc qui se voulait introductif par la mise en place une atmosphère et des pistes égrainées à escient. Le deuxième arc devrait être plus sombre, plus torturé.

En laissant le suspens prendre, je vais écrire grâce à ce matériau une version plus longue et enrichie du premier arc.

En attendant, encouragez la création originale en partageant cette série.

Épisodes de l’arc 1

Épisode 1 – Singularité

Épisode 2 – Massacre musical

Épisode 3 – L’amour passe son chemin

Épisode 4 – L’échelle de Jacob

Épisode 5 – Madame la Mort

Épisode 6 – Le Chat de Schrödinger

Épisode 7 – Bilboquet

Épisode 8 – Le pont Einstein-Rosen

Épisode 9 – Une voix

Modnekeit #9

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Photo par Ryan McGuire

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À moins que ce ne soit la vie qui vogue en ailleurs

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Question intéressante, sauf que nous ne reprendrons pas cette conversation Éli.

Ne sois pas déçu, mais il me faut que je te détruire avant que tu ne le fasses. Si je n’interfère pas dans ton errance momentanée, c’est cet avorton que tu crois être ton engeance qui me détruira dans tous les futurs possibles.

Oh ? Pardon ! Il s’agit d’une femelle…

Je suis désolé, mais les subtilités de l’espèce humaine m’ont toujours laissé coi. Elles me paraissent si… futiles.

Mais comme tu y tiens, établissons cette vérité pour laquelle tu prends bien des détours : tu n’es – toi-même – plus humain et rien ne changera cette réalité. Pas même la vengeance contre moi que tu rumines.

Ses mots raisonnèrent dans ma cervelle comme une migraine, tandis que le plafond de la réalité alternée se fissura. Trouvant une étincelle dans ces mondes qui s’entrechoquaient, Modnekeit réinvestit mon ombre. Mais tard, trop tard, puisque ma conscience était déjà suspendue en ailleurs, vers l’horizon où le Batelier l’entraînait.